Pierre Edernac

1919 - 2011


PierreEdernacComme le disait un de nos proches amis : « c’est une page qui se tourne ». Notre petit monde magique ne sera plus jamais le mĂŞme sans la haute silhouette de Pierre Edernac. Je ne suis sans doute pas celui qui le connaissait le mieux ni depuis la plus longue date, mais le temps que j’ai passĂ© Ă  la tĂŞte du Groupe de Paris m’a permis de l’approcher, de travailler, d’entretenir avec lui des liens professionnels et associatifs et surtout de tisser entre nous des liens amicaux.

Je ne dresserai pas ici son panĂ©gyrique, pas plus que je ne rĂ©sumerai sa carrière ; d’autres le feront mieux que moi. J’aimerais ici raconter quelques souvenirs anecdotiques qui montreront un aspect inattendu et cocasse de ce grand monsieur Ă  l’air sĂ©rieux et avec lequel nous avons eu de bons moments de franche rigolade…

J’ai reçu ma carte de membre de l’AFAP un beau soir de 1980, si ma mĂ©moire est bonne, des mains de Marcalbert Ă  la Galerie 55, petit théâtre de la rive gauche assez rĂ©putĂ© et dans lequel avaient lieu les rĂ©unions de scène du premier lundi. Derrière la scène se trouvait une petite salle avec un bar oĂą nous restions après les rĂ©unions jusqu’à une heure avancĂ©e. C’est lĂ  que je vis Edernac pour la première fois. Un petit groupe s’était formĂ© autour de lui. Je m’approchai et ce que vis ce soir-lĂ  pour la première fois – et que je devais revoir souvent par la suite - m’impressionna au plus haut point : les cartes changeaient Ă  vue, disparaissaient, rĂ©apparaissaient sous son bras, se transformaient sans que le novice que j’étais puisse comprendre. Pierre Ă©tait un grand pĂ©dagogue, chacun le sait, et s’adressant en particulier Ă  moi qui venait d’arriver au club, il commença Ă  expliquer les techniques de ce que je venais de voir. Quelle leçon ! Merci, Pierre… Il termina en demandant une cigarette. Il exĂ©cuta quelques manipulations puis… fuma la cigarette. Je compris plus tard qu’il faisait le coup Ă  chaque fois, non pas par avarice, mais parce que sa chère Suzanne n’aimait pas qu’il fume. « L’emprunt » de la cigarette lui permettait de fumer avec les copains sans rentrer chez lui avec un paquet dans sa poche ! On me pardonnera de rĂ©vĂ©ler aujourd’hui ce secret de Polichinelle : il y a prescription !

Je me souviens d’une escapade Ă  Ostende avec lui. C’était Ă  l’occasion d’un des merveilleux congrès que nous proposait Mephisto-Huis dans les annĂ©es 80-90 (Ceux qui les ont connus savent de quoi je parle). Nous Ă©tions partis avec sa voiture. Tout s’était bien passĂ©, nous revenions sur Paris et sur le pĂ©riphĂ©rique Pierre nous dit en riant : « Ah ! dans dix minutes, nous serons Ă  la maison, si nous n’avons pas d’accident d’ici lĂ  ! » Et pan ! Un hurluberlu nous percuta sur l’arrière de la voiture ! Trop beau pour ĂŞtre vrai ? Que mon copain Gilles GuerrĂ©e, qui Ă©tait avec nous, dise que je mens s’il lit ces lignes. Que des petits dĂ©gâts matĂ©riels, qu’on se rassure !

C’est curieux, j’ai pas mal d’histoires en voiture avec Pierre : une autre fois, il me tĂ©lĂ©phone pour me proposer un close-up. C’était un samedi en grande banlieue. Nous nous fixons rendez-vous, nous partons et nous arrivons sur les lieux… Tous feux Ă©teints… Imaginez le dĂ©but des « Envahisseurs » avec le monsieur qui emprunte une route qui ne mène nulle part ou le motel de Norman Bates dans « Psycho ». Nous finissons par trouver une porte ouverte et un monsieur qui nous dit que la fĂŞte, c’est la semaine d’après ! Pierre s’était juste trompĂ© d’une semaine. La soirĂ©e se termina dans une brasserie, Ă  Paris, oĂą je finis l’assiette de Pierre, qui mangeait peu (et moi beaucoup), car il passa tout le temps du repas Ă  me montrer ses trouvailles en techniques de cartes. J’eus droit ce soir-lĂ , comme souvent, Ă  l’explication dĂ©taillĂ©e de la passe synthèse, que je n’ai jamais vue exĂ©cuter correctement que par lui…

Autre souvenir, et ça c’est moins drĂ´le, nous revenions de l’enterrement de notre vieil ami Jo Martinys (Jean Martin). Toujours dans sa voiture, ne voilĂ -t-il pas que l’idĂ©e lui vient de me montrer un tour de cartes. Il a lâchĂ© le volant pour me le montrer ! J’ai rarement eu si peur en voiture. Mais il faut croire qu’il y a un dieu pour les magiciens automobilistes. (Non, tout de mĂŞme : je pense Ă  Mystag, qui m’avait lui aussi flanquĂ© une belle trouille en traversant tout Paris pour me ramener chez moi, un soir de rĂ©veillon…).

Je pourrais parler longuement de Pierre Edernac, mais je ne voulais qu’évoquer quelques souvenirs. Tout cela nous amène Ă  ces derniers mois. Pierre avait perdu sa femme fin 2010 et ne s’en Ă©tait pas remis. Au mois de juin de cette annĂ©e, mon copain Bruno Podalydès, jeune cinĂ©aste ayant le vent en poupe, m’appelle pour me dire qu’il a Ă©crit un scĂ©nario avec son frère Denis, dont une sĂ©quence se passe dans une maison de retraite imaginaire pour vieux magiciens (Bruno est un fan de magie et pratique la presti habilement). Il me demande de lui faire un casting d’ « anciens ». Je reprends mon vieux listing et lui communique les noms de vieux copains de plus de soixante-dix ans. L’élĂ©gance de Pierre, sa prestance et son savoir-faire feront qu’il sera sĂ©lectionnĂ© malgrĂ© ses quatre-vingt-douze ans.

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Pierre Edernac - Sylvain Solustri - Roka - Pierre Switon

J’ai retrouvĂ© Pierre sur le plateau très diminuĂ©, non pas physiquement, mais psychologiquement. Comme absent, parfois. L’ami Roka l’a pris sous son aile et l’aidait Ă  passer son costume, le conduisait au maquillage. Les temps d’attente entre les prises nous permettaient de bavarder. Pierre me confia qu’en perdant sa femme, il avait tout perdu, qu’il s’ennuyait et qu’il n’avait plus le goĂ»t de vivre. Nous essayions de lui remonter le moral comme nous pouvions, mais que dire ? Visiblement, il ne revivait que lorsqu’il avait un jeu de cartes ou une corde Ă  la main. Mais nous avions bien compris que le bout de la route Ă©tait proche…

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Denis Podalydes et Edernac

Je ne voudrais pas finir sur cette note triste. J’encourage tous nos amis magiciens Ă  aller rire, car c’est une comĂ©die, Ă  « Adieu Berthe », film qui sortira sans doute vers avril ou mai, et qui rendra un ultime et magnifique hommage Ă  notre grand Pierre Edernac.

Sylvain Solustri


PS : Son fameux numĂ©ro "Symphonie sur une corde" :

L’Ă©mission "Edernac, un magicien" diffusĂ©e sur ARTE :

 
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